Une main tendue vers les chaînes

La blockchain : une technologie sur mesure pour la pensée complexe

Quiconque se passionne pour les avancées technologiques surveille de près l’évolution de la blockchain, qu’on annonce comme la plus grande révolution depuis Internet. Malgré le caractère hermétique que son nom évoque (chaîne de blocs), elle promet de renverser certaines de nos plus grandes infrastructures en instaurant un système de confiance sans autorités centrales (comme les banques). Et comme si ce n’était pas assez révolutionnaire, cette chaîne invisible génère énormément de valeur, d’où ses allures de ruée vers l’or 2.0.

Ici s’arrête cependant l’analogie historique, car la blockchain ne ressemble à rien et ne se rapporte à rien d’autre qu’elle-même. Il n’est donc pas aisé de faire son portrait.

Naturellement, ses vulgarisateurs vont emprunter une démarche réductionniste et s’attarder à sa mécanique et ses fonctions, soit le chaînage cryptographique qui assure la sécurité des transactions. Cette démarche semble toutefois provoquer davantage l’aveuglement que l’élucidation, car peu de gens voient de quoi il en retourne. En même temps, le virus FOMO (Fear of missing out) continue de se propager, incitant certains infectés à plonger tête première dans le Bitcoin de peur de manquer l’investissement du siècle.

La blockchain est une technologie qui sied étonnamment bien à la pensée complexe élaborée par Edgar Morin dans son oeuvre phare, La méthode. Plus qu’une manière de questionner ce nouveau miracle technologique, la pensée complexe est une arme intellectuelle à portée de tous, qui nous apprend à envisager une réalité dans son tout, à percevoir les éléments qui y sont liés et qui la supportent, plutôt qu’à la fragmenter et faire la somme des parties comme on nous l’a longtemps enseigné.

Une technologie aux multiples applications

La blockchain ne se laisse pas définir aisément. À la base, il s’agit d’une chaîne de blocs (blockchain), dont chaque unité est un conteneur d’informations stockées les unes à la suite des autres. Ces blocs, qu’on pourrait comparer à des pages, s’enchainent de manière chronologique et forment alors un grand livre ouvert, parfaitement immuable. Ce qui assure la force du système de sécurisation de la blockchain, c’est son réseau décentralisé de serveurs et de participants qu’on appelle les mineurs. Leur rôle : user de la puissance de calcul de leurs ordinateurs pour résoudre des calculs mathématiques permettant l’autorisation des opérations et des transactions sur le réseau. Une fois la tâche accomplie, un nouveau bloc est généré et le mineur le plus rapide est rétribué en cryptomonnaie. L’idée de départ était de supporter le transfert de valeur à peu de frais, ce qui n’est plus vraiment le cas du Bitcoin.

On parle beaucoup de la blockchain pour expliquer la création de nouvelles monnaies, dont le Bitcoin ou l’Ether, au point de confondre la machine avec sa production. Il faut savoir qu’il existe plusieurs types de blockchains et les applications sont nombreuses; grâce à des contrats intelligents (smart contracts), programmés et exécutés de manière autonome conformément aux règles définies, un musicien peut établir la paternité de son œuvre et percevoir la valeur de ses droits. Tout secteur nécessitant la participation d’un tiers de confiance — assurances, banques, agences de voyages, élections, œuvres de charité, etc. — est susceptible d’être touché par ce modèle anti-intermédiaire, qui prêche les vertus de l’autonomie.

Pourquoi la blockchain est parfaitement complexe

D’abord, Morin nous inviterait à distinguer les termes « compliqué » et « complexe », confondus à tort dans le langage courant. Le premier désigne quelque chose qui est simple à réaliser, mais fastidieux, voire pénible, dans son accomplissement. En revanche, un objet est complexe quand il est mentalement difficile à comprendre et expliquer. Complexe vient du latin complexus, qui veut dire « ce qui est tissé ensemble ». Donc, pour relever le défi de la complexité auquel correspond la blockchain, ses communicateurs devraient s’attarder un peu plus longuement au contexte de sa création ainsi qu’aux logiques constituantes de son système.

La pensée complexe s’appuie sur trois principes, à commencer par le « dialogique », un concept phare de Morin, voulant que deux termes d’une réalité puissent être à la fois antagonistes et complémentaires, l’un collaborant avec l’autre sans pour autant se fondre dans l’unité. Dans le cas de la blockchain, nous avons une technologie qui force la désintermédiation en évacuant le tiers de confiance qu’est, par exemple, le courtier immobilier, par la transposition des transactions immobilières et hypothécaires sur un registre décentralisé et automatisé, accessible à tous. Or, il faut bien admettre que la méconnaissance de l’univers de la blockchain constitue un « bloquant » entre l’utilisateur lambda et les services qu’il peut obtenir de ce monde pair-à-pair. Ce type d’incohérence s’observe dans d’autres secteurs de l’intermédiation; juste avant la blockchain, le modèle économique des plateformes numériques (Uber, Spotify, Airbnb, etc.) annonçait la fin de l’intermédiation industrielle pour, semble-t-il, redonner du « pouvoir » au consommateur. Dans les faits, ces plateformes sont les nouvelles figures du néolibéralisme mondialisé qui exploitent l’interdépendance de leurs clientèles sans avoir à produire quoi que ce soit. Elles s’imposent comme des intermédiaires neutres, invisibles, mais surtout follement attrayants, car elles offrent des contenus gratuits ou donnent l’opportunité aux propriétaires de monétiser leur patrimoine. Ces deux logiques coexistent au sein de la blockchain; d’un côté, nous avons une féroce volonté de désintermédiation au nom de la transparence et du partage de la valeur, et de l’autre, un réflexe centralisateur, pour ne pas dire de domination, qui en fait un système à la fois ouvert et clos, donc parfaitement complexe.

L’autre principe sur lequel Morin insisterait sans doute est « l’hologrammatique ». Le multiple (la société) est présent dans l’un (l’individu), car l’un est tributaire du multiple. La blockchain est un grand livre ouvert, dont les multiples « auteurs » interconnectées, les ordinateurs et les mineurs compétents, forment son tout, puis chaque partie contient l’information de la grande technologie qu’elle représente. Or, se restreindre aux connexions du moteur de la technique ne nous éclaire pas davantage sur ce pour quoi elle est faite! Par contre, la prise en compte de sa perspective historique, notamment la cause qui l’a propulsée (la crise économique de 2008), permet déjà de mieux percevoir les forces à l’œuvre dans sa conception technique, c’est-à-dire les intérêts et idéaux des influenceurs qui ont participé à son élaboration.

La blockchain n’est pas révolutionnaire en soi; elle est plutôt le reflet (et l’outil) d’une société sur le point de le devenir. Elle est porteuse d’un nouveau modèle organisationnel, le pair-à-pair (peer-to-peer), qui selon le troisième principe de la pensée complexe, la boucle récursive, pourrait influencer la reproduction du monde qui l’a produit. Il ne faudra donc pas s’étonner que la blockchain engendre une interconnexion et une interdépendance plus accrue des secteurs technologiques et économiques, politiques, juridiques, culturels et sociaux. Et qu’alors, nous assistions à de profondes mutations, notamment au niveau de l’emploi, car les métiers de l’intermédiation qui ne seront pas convoqués par le système de la blockchain seront menacés d’extinction.

Même en s’affranchissant de notre réflexe à compartimenter, la pensée complexe ne peut à elle seule élucider un phénomène auquel nous sommes étrangers. Mais parce qu’elle s’oppose à la vision simplifiante de la réalité et embrasse ses contradictions, la pensée complexe nous aide à questionner les concepts technologiques qui entretiennent le flou entre le rêve et la réalité. Elle réduit ainsi nos incertitudes et permet d’envisager un monde où des chaînes sont à la fois des symboles de libération et de dépendance technologique.

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